Avant-propos

Ce livre m'a été inspiré par " La grande histoire du monde " de François Reynaert, ouvrage qui est formidable à mes yeux car les plus anciennes civilisations y sont évoquées et aucun continent n'y est oublié. Mais comme dans tant de livres d'histoire n'y sont décrits que des guerres, des conquêtes, des conspirations, des massacres, des persécutions, des viols, des tortures et des désolations, et tout ceci en priant Dieu pour obtenir son aide, alors que par exemple dans le Coran (voir 0632) on trouve cette injonction adressée aux fidèles des trois grandes religions monothéistes : " Cherchez à vous surpasser les uns les autres dans l'accomplissement des bonnes actions " !

Les livres d'histoire laissent toute la place aux empereurs, aux rois, aux conquérants, aux dictateurs qui n'ont eu de cesse d'accumuler toujours plus de richesse et de pouvoir... et qui trouvent toujours des candidats pour les surpasser dans l'accomplissement de leur folie mégalomaniaque.

Mais où sont les " bonnes actions " ? l'histoire est aussi faite de découvertes, d'innovations, de créations, d'inventions, d'inlassables constructions et de patientes recherches, de rencontres, de voyages à la découverte des autres. Les livres d'histoire devraient à mon avis accorder une respectable place aux créateurs, aux inventeurs, aux innovateurs, aux architectes et aux astronomes, aux techniciens et aux naturalistes, aux jardiniers et aux marins, et conjuguer aussi tout cela au féminin. Ce sont eux et elles, ces oublié(e)s de la " Grande Histoire ", qui ont réellement travaillé, inventé, construit, etc. et nous ont laissé l'inestimable patrimoine matériel et intellectuel dont nous bénéficions aujourd'hui : oeuvres d'art et savoir-faire artisanal, cathédrales et matériaux de toutes sortes à notre disposition, modèles astronomiques et recettes de cuisine, machines à vapeur et théorie de l'évolution, paysages façonnés par l'agriculture ou techniques de navigation. Et l'on ne pense pas toujours à l'immense patrimoine de variétés de plantes (cinq mille deux cents cépages de vigne cultivés dans le monde ! Voir 1920) et de races d'animaux (vingt-cinq races de vaches en France !) auquel nous avons accès aujourd'hui, grâce comme le dit Charles Darwin (voir 1859) " aux efforts de sélection réalisés pendant des millénaires par les éleveurs, jardiniers et agriculteurs, à l'aide de croisements judicieux et par l'élimination des sujets les moins aptes ".

Et puis on ne nous délivre que des bribes d'information sur la vie quotidienne de l'immense majorité de nos ancêtres : l'organisation des métiers, l'agriculture et ses progrès, la monnaie et le commerce, le mobilier, les loisirs, le climat, le paysage et son évolution, les nombreuses maladies, tellement redoutées. Pourquoi mettre de côté l'histoire des sciences, l'histoire de la biologie, l'histoire de l'astronomie, l'histoire de l'architecture, l'histoire de l'agronomie, l'histoire des sports et loisirs ? La construction du Parthénon n'a-t-elle pas autant d'importance que les conquêtes d'Alexandre Le Grand, et la chimie de Lavoisier n'est-elle pas aussi " révolutionnaire " que la révolution française ?

Et n'y a-t-il pas un devoir de mémoire, comme pour les victimes des guerres, envers les victimes des épidémies, en rappelant les grandes découvertes de la médecine ? La vaccination, à une époque où l'on remet trop souvent en question des pratiques dont nos ancêtres auraient rêvé de pouvoir bénéficier, n'est-elle pas un évènement majeur de l'histoire de l'humanité ? Au début du XIXème siècle en France, à Lille (voir 1865), avec la révolution industrielle et l'accroissement de l'insalubrité et de l'alcoolisme, soixante pour cent des enfants meurent de tuberculose avant l'âge de cinq ans : peut-on l'oublier ? Peut-on oublier la détresse des parents ? Et peut-on oublier ceux qui ont vaincu ces fléaux ? Peut-on oublier les millions de morts de la peste, et oublier ceux qui ont fourni les armes, et quelles belles armes (!), pour prévenir et guérir ces épouvantables pandémies ?

Il faut consulter des dizaines de livres pour trouver la réponse à ces questions qui ont tant d'importance à mes yeux. Les chroniqueurs veulent nous faire admirer les princes et les princesses qui ont commandité la production d'oeuvres d'art, avec l'argent " volé " à leurs contemporains affamés et écrasés par la misère, en oubliant trop souvent de mentionner le nom des architectes, des sculpteurs ou des peintres. Et sauf exception (je n'ai trouvé que Charles d'Orléans et ses poèmes, voir 1415, et Frédéric II de Prusse et ses quelques mélodies, voir 1740) la " noblesse " de ces princes et de ces princesses ne les a jamais conduits à créer, construire ou inventer eux-mêmes quoi que ce soit dont l'humanité puisse bénéficier. A l'inverse des milliers de " roturiers " ont été des génies comme Johannes Kepler (voir 1571), serveur dans la ferme-auberge de ses parents et immense astronome, ou James Cook (voir 1766), fils de laboureur et formidable capitaine de marine, ou Bardeen et Brattain (voir 1947) simples chercheurs inventeurs du transistor qui a permis l'essor de l'électronique, de la miniaturisation, puis l'étourdissante révolution du numérique.

Aussi je rêvais d'un livre d'histoire où toutes ces femmes et tous ces hommes pour lesquels j'ai tant d'admiration seraient placés sur le même plan que les " grands de ce monde ". Mais comme je ne l'ai pas trouvé j'ai décidé de le rédiger (et non écrit car je ne suis pas un écrivain mais un simple rédacteur) en réalisant une compilation de notes de lecture, et je regrette de n'avoir rien découvert moi-même.

J'ai donc entrepris de reprendre quelques-uns de mes livres préférés, et d'en ajouter beaucoup d'autres (voir bibliographie) afin de rassembler des notes piochées çà et là dans environ quinze mille pages de texte ! Au hasard des pages, quand l'opportunité se présentait, je n'ai pas résisté à l'envie de prendre des notes sur les témoignages de la vie de nos humbles ancêtres, dont, par mes racines ouvrières et paysannes comme la majorité de mes contemporains, je me sens si proche : ils ont trop souvent vécu pour travailler, au lieu de travailler pour vivre ! Dans ces paragraphes un peu particuliers les noms passent alors au second plan et ce sont des peuples que nous découvrons, comme les Egyptiens sous domination romaine (voir -0200 et 0040), les Mongols du XIIIème siècle (voir 1260) ou les habitants des îles perdues au milieu du Pacifique (voir 1780). La vie quotidienne du " petit peuple " fait aussi partie de notre histoire.

Le résultat, classé dans l'ordre chronologique, est un peu déroutant car les disciplines se bousculent, les cultures du monde entier s'entrechoquent, les échelles de valeur se percutent : un peu comme dans un bulletin d'actualité. Mais le choix n'y est pas fait par un éditorialiste, il est simplement dû au pur hasard des coïncidences chronologiques.

Parmi les faits qui m'ont le plus étonné au fil de mes lectures, car totalement absents des livres d'histoire (en dehors de la célèbre route de la soie, qui n'explique pas la présence de porcelaine chinoise au Zimbabwe... voir 0800), il y a d'abord les exportations et les échanges sur des milliers de kilomètres, dès la plus haute antiquité, des matériaux, des objets et même des savoir-faire lorsque l'on fit venir de très loin des artisans pour apporter leur aide lors de chantiers, en opposition complète avec l'idée que nos ancêtres vivaient en autarcie ; mais il est vrai que même jusqu'au XXème siècle dans le monde entier les ruraux pouvaient passer toute une vie à cinquante kilomètres de la mer sans l'avoir jamais vue ! Alors que certains ne voyaient jamais la mer pourtant si proche, il est avéré qu'en 312 av. J-C Aristarque de Samos démontre que la Terre tourne autour du Soleil et non l'inverse comme l'affirmera plus tard Ptolémée, reprenant un modèle conforme à toute la pensée de l'époque, de l'Occident à la Chine en passant par l'Inde et la Corée. Le modèle géocentrique restera donc la version officielle, car il est conforme aux " écritures " de toutes les religions. Peu après Eratosthène calcule en 194 av. J-C le diamètre de la Terre avec une grande précision, ce qui est extraordinaire... et oublié. Idem avec l'astronome indien Aryabhata I, voir 0500, qui aurait proposé un modèle héliocentrique, ignoré en occident sur un sujet aussi fondamental. Ensuite on est sidéré par l'inventivité extraordinaire des peuples du monde entier pour tirer de leur environnement les outils et les matériaux : en Chine en 200 av. J-C on creuse des puits pour extraire de l'eau salée et du gaz qui alimente des fours par des gazoducs en bambou ! Pour fabriquer ce dont ils ont besoin, les êtres humains ont parfois les mêmes idées d'un bout à l'autre de la planète : voir l'exemple du tapa tahitien, cité en 1780, qui utilise une technique voisine de celle pratiquée en 2000 av. J-C en Asie, et en Chine en 105 de notre ère. Mais on constate que la présence providentielle de certaines matières premières a permis aux Chinois d'inventer la porcelaine et aux Indiens de forger les aciers les plus résistants, alors que les habitants des îles du Pacifique, sans minerai de fer, ne possédaient encore au XVIIIème siècle que des outils faits de pierre, d'os, de coquillages, de dents de requins ou de côtes de baleine ; ce qui ne les empêchaient pas de construire de magnifiques pirogues à balancier, décorées de superbes sculptures qui feront l'admiration de l'équipage du Capitaine Cook. Pour revenir à la métallurgie on s'étonne d'ailleurs que des livres consacrés à l'histoire de la technologie citent le rôle des Hittites d'Anatolie, mais pas celui des Chinois, inventeur des premiers ponts suspendus à des chaines de fer, et des Indiens, créateurs des premiers aciers inoxydables ! Et on oublie de nous dire, que si les jeux olympiques avaient bien lieu à Olympe, il y avait aussi les jeux pythiques (à Delphes), les jeux isthmiques (sur l'isthme de de Corinthe) et les jeux néméens (à Némée), et le rêve d'un athlète était de réaliser le " grand chelem " en étant couronné dans ces quatre villes (voir 516 av. J-C). A propos de sport, comme en témoigne une fresque, vous apprendrez que les " jeux de vachette " où l'on s'amuse à sauter par-dessus les animaux étaient déjà pratiqués à Minos en 1400 av J-C, et même par des femmes ! Les livres d'histoire, ceux que l'école m'a fait lire en France, oublient aussi superbement ce qui se passe ailleurs qu'en Europe ou en Egypte : on nous apprend que la ville construite sur deux grands axes perpendiculaires, le decumanus et le cardo, a été inventée par les Romains, alors que par exemple les grandes villes de la civilisation de l'Indus, au IIIème millénaire avant J-C, présentaient déjà ce plan en damier (voir -2800). A une époque où les voyages en avion mettent les antipodes à vingt-quatre heures de trajet, c'est un peu bizarre comme attitude, alors qu'il est si passionnant de comparer les civilisations dans le temps et l'espace, et si honnête de reconnaitre que l'occident n'a pas tout inventé !

Constat étonnant également, et là je restreins le propos à la France, grâce au livre de Jean-Louis Beaucarnot " Entrons chez nos ancêtres ", on apprend que le livre, au moins en France, est absent des inventaires de succession : il n'y a pas de livres chez nos ancêtres en dehors de rares " Livres d'heures " ! Et l'on apprend par l'Abbé Grégoire (voir 1794) qu'une très grande partie de la population française ne parlait pas français, encore moins le latin, à la veille de la révolution de 1789, mais que " trente patois " différents y étaient utilisés et donc que la fameuse " révolution " de l'imprimerie n'en n'est pas une et a seulement touché les élites qui par ailleurs ont beaucoup écrit en latin comme par exemple Copernic et son " De revolutionibus orbium coelestium " (Des révolutions des sphères célestes) en 1543, Newton et son " Philosphiae naturalis – Principia mathematica " (Principes mathématiques de la philosophie naturelle) en 1687, Voltaire et son " A tellure omnia " (Tout de la terre), réponse en latin au concours organisé par la " Société libre d'économie pour l'encouragement de l'agriculture et de l'économie rustique en Russie " en 1767. A ce propos on notera l'influence du latin dans le choix des noms " scientifiques " des plantes et celui du grec dans les noms " scientifiques " des animaux, à la fin du XVIIIème siècle (voir Linné en 1753 et Buffon en 1750), qui témoigne aussi de l'inimaginable écart qui existait entre l'instruction du " peuple " et celle de l'élite.

Autre fait souvent passé sous silence : la redécouverte par l'Occident, au XIIème siècle, d'une très grande quantité de textes d'auteurs grecs de l'antiquité grâce aux traductions arabes : elle eut l'effet d'une bombe dans les milieux intellectuels européens.

Et cette découverte est la preuve que l'Europe occidentale, contrairement à ce qu'on nous laisse croire, n'est pas du tout, mais vraiment pas du tout (lire l'Age d'or des sciences arabes), la seule héritière de la culture grecque et romaine et que les Arabes, les Indiens et les Persans se sont nourris de culture méditerranéenne, autant en astronomie, mathématiques, philosophie qu'en médecine. Au temps de la dynastie des Omeyyades (voir 0661) les médecins de Damas se forment avec les ouvrages d'Hippocrate et de Galien ; le médecin arabe Ibn Sina, connu sous le nom d'Avicenne, né en 980, a dévoré les textes d'Aristote (né en 384 av. J-C) et de Galien (né en 129) ; le médecin indien Hakim Ali Gilani reçoit, en 1554, le titre honorifique de "Galien du monde", alors que Galien est né en 129 et donc que son influence s'est exercée pendant plus de quatorze siècles en Inde ! Les échanges entre " philosophes ", au sens historique, de l'Occident, du Moyen-Orient, de l'Orient et de l'Extrême-Orient, ont eu lieu dès que les écrits ont pu voyager et être traduits à la demande des intellectuels incroyablement curieux des idées venues d'ailleurs (voir par exemple en 803 Al Kindi et les trois frères Banu Musa). Pour mieux suivre ces échanges un fil conducteur baptisé " Transmission du savoir " permet d'aller directement aux paragraphes concernés.

Ainsi au fil des pages vous redécouvrirez, ou découvrirez, à quelles cultures nous les Français devons notre héritage: aux Grecs, nous devons par exemple la démocratie, l'architecture, la philosophie ; aux Mésopotamiens nous devons la roue, la bière ; aux Indiens (voir -0250) nous devons toute la notation moderne des nombres avec l'invention du zéro (sans lequel tout le numérique d'aujourd'hui ne pourrait fonctionner !), et bien des découvertes en métallurgie ; aux Arabes, en dehors des traductions d'ouvrages grecs, nous devons la chimie, les mathématiques ; aux Syriens nous devons le verre soufflé ; aux Chinois nous devons la soie, la porcelaine, la boussole, la brouette (et les citations de Confucius !) ; aux Gaulois nous devons notre paysage ; aux Romains nous devons la vigne, le tracé de nos routes et le plan de beaucoup de nos villes ; aux Italiens une architecture nouvelle, et avec les Allemands certains fondements de toute la musique occidentale, et même du jazz. Et si cela est moins évident nous avons aussi intégré des éléments de la culture Celte (la date de Noël a été choisie pour avoir lieu au moment des fêtes celtiques du solstice d'hiver), de celle des Francs et des Vikings (dans les pays nordiques au temps de Noël on vénère une " sainte Lucie " qui reprend une vieille tradition nordique de célébration de la lumière). On ne compte plus par ailleurs les lieux de culte chrétiens implantés sur des lieux de culte druidiques, celtiques ou germaniques.

Ces influences sont scellées dans notre belle langue française, d'origine indo-européenne, dont les mots nous parviennent bien sûr d'abord par le latin, mais aussi le grec, le provençal, l'italien, l'espagnol, le celtique (parlé en Gaule dont quelques mots ont été empruntés par le latin et que l'on retrouve dans les noms de véhicules comme " char "), le francique (langue germanique à laquelle nous devons ban, banal, banlieue, etc., ban signifie déclaration et le four " banal " est celui qui a été déclaré d'usage commun par un ban du seigneur), l'indien avec le mot " sinus ", l'arabe avec " algèbre, alambic, etc. ", le néerlandais (issu du francique) à l'origine fréquente des termes de marine anciens dont " amarrer ". Dans les termes utilisés par la religion chrétienne on retrouve principalement des mots d'origine grecque, dont " église " qui vient d'" ekklésia " au sens d'assemblée, puisque c'est dans cette langue que la bible hébraïque a d'abord été traduite. A l'hébreu nous devons " jubilé ", " manne " (via le latin et l'araméen) et au phénicien " sac " (apparenté à l'hébreu " saq ").

Il n'y a rien de bien surprenant dans tout cela : au début de notre ère Sénèque, dans son discours sur l'immigration (voir 0041), constate déjà dans l'empire romain " les greffes et les métissages " : quel pays au monde, comme la France, n'est pas de nos jours un brassage de cultures ? Aussi l'histoire ne peut pas être centrée sur une seule région du globe, même si toutes les civilisations ont cru être le nombril du monde, comme l'être humain croyant que la Terre était le centre de l'univers.

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